Le dernier tableau(1)
Il faisait très froid ce matin là, les 35 degrés sous la barre du zéro avaient rendu le paysage figé comme un rouleau de fil de fer barbelé. Volodia Sminervovna avait cette image dans la tête. Seule sur sa mobylette, traversant les steppes parisiennes éparses de corps d’immeubles décharnés se détachant entre l’horizon fermé par la lumière grise et les rocs de la solitude…elle chantonnait intérieurement, le papier journal calfeutrant ses pieds, entourant ses chevilles et les trente derniers PAÏ VENDI (traduction créole) gonflant son torse sous son blouson en peau de chat. Car elles étaient bien maigres…les annonces en cette année 2134. Seules celles de quelques collectionneurs d’ordinateurs habitant encore ces pages gratuites de liberté, quelques anthromordateurs ayant encore à cœur de faire fructifier les restes d’un passé flamboyant d’avancées, de ces machines qui savaient parler seules et détenaient en leur sein tout ce que l’humanité pouvaient compter d’idées et de pensées.
Volodia se souvenait enfant d’avoir visité un de ces musées où régnait l’enchantement ordinatesque…Mais voilà ! le progrès est le progrès, l’évolution à accepter et le passé à confiner le présent dans la réalité.
Après une dizaine de kilomètres, un air fan de polnarisation dans la tête, elle dut s’arrêter sur le bas côté de la voie qui n’existait que par le tracé de deux lignes parallèles, une pour l’aller et une pour le retour croisé, afin de détacher du porte bagage une énorme citerne d’athanol et d’entreprendre à l’aide de son casque entonnoir, la réalimentation de la machine.
Tout en accomplissant ces gestes tant de fois répétés, elle se souvint de ces fioles contenant essence, fuel, kérosène… que son professeur des sciences épuisées, un jour lui avait fait respirer. A cette idée, elle en eut la nausée alors très vite de sa narine adroite, resserrant le bouchon du réservoir, elle aspira les effluves échappés jusqu’à la dernière trace…car l’athanol avait mille et une vertus…entre autres.
Elle enfourcha tout en sourire l’engin après avoir revisser son casque sur ses deux lobes occipitaux. Mme Fontanelle devait déjà l’attendre. Mme Fontanelle et ses drapés de soie sauvage, les ongles en couteau prête à découper le moindre lé de fantaisie qui dépassait.
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Volodia était maintenant face à l’entrée du tunnel, elle enfila la roue avant de sa mobylette au crochet qui lui était réservé et tira sur la chaîne poulie afin de suspendre sa machine parmi les dizaines d’autres véhicules appartenant à celles et ceux qui travaillaient au quotidien de l’atelier.
Passée l’entrée aux grilles vétustes, rouillée de l’amertume des entretiens du gardien, elle gagna prestement le vestiaire pour se défaire de l’hiver. Car ici il faisait chaud et c’était là le premier salaire en contrepartie d’une paye de misère. Ses compagnes étaient déjà à leur poste, elle était en retard mais elle ne craignait pas le maître, seul le courroux de la Fontanelle lorsqu’en la mettant en place, elle lui pincerait violemment les seins de ses griffes acérées.
Elle quitta la pièce, nue et glabre de la tête au pied, en songeant que ce serait sans doute l’une des toutes dernières fois car l’âge était là au détour de quelques plis pris en rondeur de la vie.
Elle pénétra sous le dôme noyé du soleil de la centaine de corps nus censés représenter la fin du monde. C’était son tableau préféré, sans encore l’avoir vu, préféré depuis des mois, enlacée durant des heures à une jeune fille brune. Le maître avait voulu pour sa dernière œuvre que tout fut vrai. Et ce l’était.
Volodia aimait cette pose, de temps à autre elle se laissait aller vers l’avant et le jeune corps frêle et souple la retenait dans ces instants de relâchement.
Durant ces séances, le silence des âmes régnait, seul la voix du Peintre avait le pouvoir de le briser.
Sur la toile de quatre mètres sur trois, les taches de couleurs prenaient vie, les peaux se teintaient de formes, de lignes entremêlées et c’était comme si Volodia ressentait les caresses du pinceau qui déliait ses courbes enchâssées dans les bras de l’amour.
Le maître avait voulu que tout fut vrai. Et ce l’était.
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Une cloche se mit à sonner, tintement de la pause annoncée. Volodia et Alfina se désenlacèrent et comme à chaque fois, elles eurent cette impression de s’arracher la peau, de décoller l’enveloppe qui les protégeait, leur tenant chaud l’une de l’autre. Volodia frissonna, elle se sentait nue, les yeux hagards elle cherchait un point pour s’accrocher et ne pas vaciller. Tous les corps autour d’elles se relâchaient, se mettaient en mouvement très lentement, se rapprochant du centre de l’univers, la fontaine artificielle où boire l’eau de l’esprit sempiternel.
Jamais elle n’avait encore eu cette impression, que réellement le maître avait raison, qu’une fois achevé son tableau, ce serait la fin du monde. Alfina lui prit la main et à leur tour, elles se dirigèrent vers la source de la lumière où elles se désaltérèrent, baignant jusqu’aux chimères, quelques instants, quelques secondes durant lesquelles s’effaça la masse grouillante du monde.
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