Les ombres aux deux corps de feuilles s’enlacent, c’est étrange que je puisse
éprouver de la poésie pour cette plante…
Elle est vivante.
Elle doit bien avoir treize, quatorze ans. Sa « propriétaire » est partie en la laissant, elle ne
devait pas l’aimer, elle qui lui ressemblait, sans doute trop par certains côtés (!), partie en laissant ça et d’autres choses encore.
Je l’ai sauvée de la poubelle, on ne jette pas ce qui vit, même si cela rappelle de mauvais
souvenirs.
Elle est coriace, tenace, pas belle, tordue, sans fleurs et presque sans feuilles, partant d’un semblant de
souche pour se diviser en deux troncs maigrelets…malingres même.
Elle était dans son bureau, comme ce jour où le ciel était si bleu du printemps par la fenêtre lorsque je lui
ai annoncé que ma mère était morte et enterrée. Sous l’hypocrisie de ses mots, je ne me disais que cette chose et qui me réconfortait : à l’enterrement de ma mère, il ne manquait que ma
mère.
Elle était froide, glaciale, sèche, humiliante, professionnelle, ambitieuse, et… sous son autre versant ouvert
au public, elle avait la larme à l’oeil sur commande…et c’est nous qui étions les monstres.
C’est elle qui m’a donné l’envie, le besoin de mon premier ordinateur car je ne supportais plus le temps passé
perdu pour de si piètres résultats, alors qu’elle : elle en jetait de facilité et de présentation.
J’ai pu performer mon travail, le rendre attrayant dans sa préparation et faire aussi bien et encore mieux
qu’elle… J’ai en mémoire cette phrase d’une vieille peau de vache sur-hiérarchique : Je vois que vous maîtrisez l’outil informatique.
Oui…L’arme informatique était à présent aussi dans mon camp.
Il y eut un énorme soulagement lorsqu’elle fut partie, nous nous empressâmes de jeter toutes ses traces,
sauf cette plante que j’emmenai chez moi.
Je lui ai offert un grand bac blanc.
Cet été, elle a fait un petit dans l’ombre des deux troncs de feuilles qui s’enlacent : une vigoureuse
pousse verdoyante.
Nous ne sommes plus que deux derniers des Mohicans à l’avoir connue…et bien sûr la plante…
Mais bientôt il n’y aura plus qu’elle et moi.
C’est étrange que je puisse éprouver de la poésie pour cette plante…