Il faut que je vous dise combien je déteste cet endroit, que ça me pousse jusque
dans les os, que mes pieds s’en tordent et que mes yeux se rivent à la pendule tandis que je sue d’énormes gouttes qui me troublent l’envie de pleurer. Je suis à la fois dans ma prison pour
enfant où je ne peux rien faire en dehors des flèches sous peine de me blesser ou même de mourir et je suis à la fois dans mon âge qui se désespère que ce lieu ait été créé pour durer encore des
générations.
Je hais ce double labyrinthe, les « comme ça » d’un côté, les
« comme ci » de l’autre, les portes ôtées sur des gouffres de béton où le vert de la tuyauterie parfois, les bons jours, me font rêver que tout explosera. Et je suis là avec l’envie de
casser la gueule à celle qui me dit que j’ai eu deux minutes d’avance, et je suis là à crier : remontez ! en terminant hurlant dans ma tête…on fout le camp…Il n’y a pas de palmiers.
C’est vrai il n’y a pas de palmiers, même des faux, pas de sourires non plus, même des demis. Rien que des cris, et des cris qui se cognent aigus et rebondissent sur les carrelages des murs avec
le panneau interdit, interdit de courir.
Après c’est fini, je fourre pêle-mêle mon aréna, ma fiche horaire, ma liste sans
disparus, le bleu de l’éponge, le seul bleu, le vrai, le rectangle de douceur qui vient de la maison. Je prends la petite main pour ne pas me perdre, il faut encore traverser le dernier corridor
pour retrouver les « comme ci ».
Après c’est mieux, on a tous faim, on ne pense qu’à ça. Mais dans la bétaillère
aux amortisseurs vendus en option pour les habitants de sibérie orientale, dans la centrifugeuse mobile qui traverse un champ de guerre broyé par les mines, il est interdit, interdit de manger.
Les estomacs remontent en hoquets de javel sous les cahots, tapissant les vitres de buée. Entre les tours grises, qui elles, je le dis en passant, seront bientôt explosées des yeux et des
champignons qu’elles abritent greffés depuis le jour de leur construction…ils dessinent des coeurs et moi je me fais un tout petit palmier déguisé en arbre, parce que je ne sais pas faire les
palmiers, juste les croquer… comme une boîte de petits coeurs.
Enfin ! Les fermetures des sacs s’arrachent plus vite que l’éclair, on
mange et on mange du banc à la poubelle en courant, parce qu’il n’y a pas une goutte de temps à perdre pour jeter les papiers. Et moi, moi je trempe les miettes géantes de leurs offrandes dans un
café tiède mais qu’est-ce que c’est bon !
Derrière la vitre, deux ombres m’attendent : et la chanson s’arrête. La
porte s’ouvre : « Melle Asl& pouvez-vous venir un instant ? ». Je range la troupe qui bizarrement s’est déjà rangée toute seule, et là, dans le cagibi qui sert de tout,
sauf d’être un lieu de rencontre humaine, c’est la maman de la petite main qui se lève et fond en larmes.
Je ne retournerai plus dans cet endroit que je déteste si à la fin
on enlève les petites mains à leur mère sans que je n’aie rien pu dire.